Ce que je dois aux Compagnons de Saint-François

Loui_s Thomas ACHILLE à La Salette
pèlerinage été 1936
L.T. ACHILLE et J. FOLLIET
à la demande de son ami Joseph FOLLIET, cofondateur des Compagnons de Saint-François avec René BEAUGEY, Louis Thomas ACHILLE interprète « Were you there » Negro spiritual sur la Crucifixion, qu’il gestue,  à la fin des années 1920, à l’issue d’un pèlerinage

L’Histoire du Mouvement (des Compagnons de Saint-François) ne sera complète que si l’on y voit comment sa spiritualité a structuré la vie des Compagnons. Un tel supplément existentiel donnerait à cette Histoire plus de plénitude. Pour l’instant, toutefois, on se limitera au récit de Louis Achille, un Compagnon concrètement impliqué dans la question raciale.

Dans les tout premiers écrits du Mouvement se trouve déjà définie la position de celui-ci face à la discrimination raciale. Ainsi la promesse ‘foyers’ demande aux Compagnons d’enseigner à leurs enfants l’amour de Dieu et l’amour de tous les hommes, sans distinction de classe ou de race. Ce ne fut pas là un principe théorique, l’expérience de Louis Achille et celle de bien d’autres qui furent en contact avec le Mouvement, le montre à suffisance. Cette attitude de vie est toujours actuelle et, en fait, découle logiquement de la pensée supranationale des Compagnons. Louis Achille a bien voulu nous confier comment cette attitude l’a marqué pour la vie :

La rencontre de saint François

Lors de l’un des Reuilly(1) des Équipes Sociales de Robert Garric, un homme, à l’esprit vif dans un corps lourd, à l’intelligence brillant d’un éclat autre que la lumière froide des Universités, vint présenter les Compagnons de Saint-François et leur pèlerinage de Tamié pour l’été 1930 : c’était, bien sûr, Joseph Folliet. Des dizaines d’étudiants que rassemblait le désir d’une paix sociale avec de jeunes ouvriers par l’échange, dans l’amitié, des expériences vécues, un seul apparemment fut séduit par l’aventure de la Route franciscaine. Les photos du lac d’Annecy et du massif du Mont-Blanc avaient de quoi fasciner un Martiniquais de 21 ans qui n’avait jamais vu de près les neiges éternelles. Une partie de la nuit passa à dévorer l’Appel de la Route, avant de se précipiter rue de Bellechasse(2) pour savoir s’il fallait vraiment n’emporter que le linge ‘tenant dans un mouchoir’ et laisser derrière soi le bel appareil photographique acquis en économisant sur une bourse d’études; et puis l’idée de pèlerinage, pour un pur produit de l’enseignement laïc, faisait un peu ‘bondieusard’.
La secrétaire de la rue Bellechasse – qui ne se retrouva pas sur la route, semble-t-il – fut rassurante, et, tout équipé de neuf à la Hutte, le premier pèlerin noir des Compagnons de Saint-François fit son apparition, un peu timide, sur le quai de la gare de Lyon.

‘Alors, toi venir avec nous faire beau pèlerinage?’ questionna un aumônier bienveillant, sur un ton missionnaire. Ignorant le ‘petit nègre’, sinon le créole, le khâgneux angliciste ne savait guère en quelle langue répondre.
‘Alors toi venir à Paris faire quoi ?’
Se résignant à parler français et sans vouloir offenser: ‘Pour préparer le concours d’entrée à l’École Normale Supérieure, Père’ (école où il n’entrera du reste jamais), répondit respectueusement l’apprenti pèlerin.
Et tous deux, un moment interloqués, d’éclater de rire, l’un des deux rougissant tout de même un peu. Et la route, rapidement, fit d’eux des frères. Il est vrai que le routier bronzé, déguisé en une sorte de scout, arborait un grand chapeau de paille exotique, en prévision du soleil redoutable des sommets alpins. Sur la route, les attendaient saint François et, par lui, une nouvelle, une vraie découverte du Christ-Jésus.

La fraternité entre les races et les peuples.

A ce grand pèlerinage s’étaient joints deux jeunes hommes que des monceaux de cadavres – et non pas 7.000 km d’Océan Atlantique – séparaient de la France : Franz Stock et son compatriote Aloysius. L’Antillais et les Allemands se retrouvèrent, dès les abords du beau lac d’Annecy, dans l’amour de notre Sœur l’Eau et de la chanson si chère à Joseph Folliet. Courageusement, notre chansonnier fit chanter à ces derniers les paroles allemandes des airs auxquels il avait prêté des paroles françaises, porteuses de l’idéal compagnon; à l’autre il demanda des Negro spirituals, alors presque inconnus en France: il n’a pas, depuis plus de cinquante ans, cessé d’en chanter et d’en faire chanter…

Cette curiosité respectueuse de notre ‘différence’ créa entre nous un climat de fraternité qui, loin de nous demander de renoncer à nous-mêmes, faisait que l’on nous aimait dans notre originalité, nous donnant l’impression que notre présence rendait le groupe plus universel, plus catholique. Une seule identité profonde nous habitait : nous étions tous à égalité Fils de Dieu, par conséquent frères, venus précisément sur la route pour apprendre à nous aimer les uns les autres comme Jésus nous aime. A égalité nous étions venus là pour nous dépouiller de tout ce qui fait obstacle à la grâce divine : égoïsme, orgueil et vanité, intolérance et sensualité, qui ignorent les différences de langue et de couleur. Nuit et jour, services et chants communs, prière et conversation tissèrent entre nous des liens que la fin douloureuse du pélé transformait en une volonté commune de construire, chacun dans notre sphère, un même royaume de Paix, de Justice et d’Amour.
Pour un produit de la plus vieille colonisation française, pour un descendant d’esclaves africains libérés par la République Française en 1848, cette expérience de fraternité interraciale fut absolument déterminante. De solides amitiés au sein de la khâgne du Lycée Louis-le-Grand avaient déjà apporté la preuve qu’elle était possible et mutuellement enrichissante : l’intelligence n’y avait pas de couleur et jusqu’au bout Léopold Sedar Senghor resta l’ami de Georges Pompidou. On sait dans quelle amitié avec la France se fit la décolonisation du Sénégal.
Lorsque l’installation à Washington du jeune licencié d’anglais venu enseigner le français aux étudiants noirs de Howard University le plaça face à la ségrégation raciale, le souvenir de ses amis de khâgne et de ses frères Compagnons, de ses camarades des Équipes Sociales et, plus tard, d’Ad Lucem, maintint en lui la certitude que la fraternité entre races, classes et peuples est la seule voie pacificatrice et constructive; que le racisme est une insulte à la paternité de Dieu sur tous les hommes, que le raciste se fait plus de mal à lui-même qu’à ses pauvres victimes, en confisquant l’humanité universelle à son seul profit, au point d’en devenir grotesquement hypertrophié. Ainsi devenait-il possible de lutter contre cette hérésie sans haine et sans volonté de revanche, même s’il reste vrai que tous les gens de couleurs n’ont pas trouvé devant eux des Blancs pouvant les regarder du regard courageux et lumineux du chrétien; et les règlements de compte entre races ne sont peut-être pas terminés. Que grâces soient rendues pour l’amitié compagnon qui a su remettre à sa vraie place chaque race tout en créant les conditions d’une collaboration interraciale (aller dans ce cas précis, jusqu’à la fondation d’un foyer inter-racial) dans la recherche commune de valeurs universelles supérieures à toute race.

Contre l’hyper-intellectualité

Tu sais les réserves que j’ai toujours faites sur la formation ‘khâgnale’ disait Joseph Folliet à ce khâgneux qui avait du mal à placer sa foi et sa vie spirituelle dans cet acharnement à la culture générale, d’ailleurs unique au monde, qui risque de dessécher l’âme et le cœur, de délaisser le corps au profit de l’intelligence… et de la réussite au concours ! En outre, une perpétuelle évaluation de soi et de ses progrès vous concentre presque exclusivement sur vous-même, comme on se regarderait tous les matins dans un miroir pour voir si la barbe pousse assez vite…
Quel antidote à ce régime que la vie simple et ouverte de la route, la communauté de vie et de service, la fatigue physique et la joie de chanter, la compagnie du vent, des bois et des prés, l’arrêt aux calvaires, enfin, et la Prière Matinale d’Henri Colas! Après avoir lu tant de livres, assis sur son séant, l’esprit en éveil, quelle joie que de pouvoir ouvrir la Bible et de la lire à genoux, l’âme ouverte !
Devenu professeur, tant à Washington et Atlanta qu’à Lyon, ce Compagnon a toujours eu tendance à vivre la relation enseignant/enseignés comme celle de Compagnons entre eux, à l’insu de ses élèves et toutes discrétion et neutralité professionnelles étant sauvegardées. Il n’avait pas connu de relations humaines aussi profondément vraies et solidement fondées. D’où cinquante années d’enseignement qui furent une aventure des plus heureuses, l’essentiel étant encore à découvrir et vivre, au-delà de tous les livres et diplômes.

Un désembourgeoisement

‘Le pauvre bourgeois a bien d’la misère…’ (3) Eh bien! justement la bourgeoisie martiniquaise de couleur où avait grandi l’apprenti-pèlerin qui fit sa promesse au Grand Pèlerinage International de Luxembourg, ne produisait guère ce type d’individus : elle pratiquait alors la simplicité toute coloniale des mœurs, la vie en plein air, avec, comme argent de poche pour ses enfants les deux sous du goûter; elle aimait la musique et la danse, la coquetterie vestimentaire et le raffinement des manières, s’alimentait de la tendresse familiale et de la chaleur de l’amitié. Aussi pouvait-on voir dans cette caricature chantée, la satire du snob plutôt que celle de la bourgeoisie qui, si elle a perfectionné un art de vivre prisé dans le monde entier, n’a pas su entrer dans l’ère industrielle sans un égoïsme qui a brisé durablement la société humaine.

logo
logo des Compagnons de Saint-François

Remplaçant l’étiquette de classe par le chrisma nu au béret, les Compagnons créaient une société évangélique aussi bien qu’éphémère, où oui signifiait oui et non… non; où la conversation ne visait pas surtout à damer le pion à l’interlocuteur, en évoquant sa voiture, son tailleur, ses relations, ses propriétés, et même ses pélés !… Merci à notre Mouvement d’avoir fait du pèlerinage un lieu privilégié d’échanges et d’égards mutuels, dans un cadre de rude vérité. Merci de nous avoir appris à ne pas désirer ce que nous ne pouvons nous offrir, à laisser l’argent à sa place, petite et toujours dangereuse; à deviner dans la beauté des couleurs et des formes le reflet du visage de Dieu; à remplir les formes parfois creuses de la courtoisie par les richesses de la charité.

Chacun d’entre nous sait les efforts qu’il doit faire pour que ne s’évade pas de lui l’esprit compagnon, et que ne le gagnent l’amertume et les regrets de la vieillesse ‘qui ne produit pas que des saints’. Chacun sait, enfin, voyant se faner les souvenirs de ses pélés de jeunesse, qu’au bout de la Route du Soir, se lève l’aube du matin qui ne finira jamais.

Louis T. Achille – 1988

Notes

(1) Reuilly : Nom emprunté à la localité de Reuilly pour désigner les rencontres des Équipes Sociales qu’y organisait Robert Game

(2) L’immeuble portant le n° 31 de la rue de Bellechasse abritait à la fois le premier local et le premier secrétariat des Compagnons. Joseph Folliet lui a consacré, très tôt, sous le titre Rue de Bellechasse, une chanson aux multiples couplets qui témoigne de sa valeur mythique (NdT)

(3) Le pauvre bourgeois est une chanson de Joseph Folliet

Histoire des Compagnons de Saint-François
page 1 de couverture du livre sur l’histoire des Compagnons de Saint-François édition de 1991

in Les Compagnons de Saint-François, origines et croissance d’un mouvement international
Jan Van der Putten
édition L’Appel de la route

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