Le tabou de l’esclavage

Louis Thomas ACHILLE a insisté toute sa vie durant pour que sa descendance sache que l’esclavage avait été un sujet occulté dans sa famille jusqu’à sa génération.
Comme les très grands traumatismes collectifs, celui-ci a été tu pour tenter de mettre fin à un cycle quadri-centenaire de souffrance et d’indignité. Cette attitude a été une constante dans de nombreuses familles concernées, à la Martinique et ailleurs.

Ainsi l’exprimait-il dans ce premier extrait1 de la conférence « Mémoire desclave » qu’il a prononcée le 16 octobre 1989 à l’invitation du groupe « Tiers-monde et Culture  » à Ecully (Rhône) :

Le texte des extraits se trouve immédiatement au-dessous de ce lecteur audio.

 

Quel effet cela fait-il d’être descendant d’esclave ?

… Le sujet est pour moi nouveau. Il est difficile. Il est délicat. Il pourrait être indiscret. Il pourrait être malsain. Il pourrait être faux. Car, en effet, l’esclavage a été condamné. C’est une chose du passé. La vie va de l’avant.
L’histoire donne des droits d’historiens, mais pas des droits de vie.
Tout ce qui s’est passé a remué tant de choses douloureuses que l’oubli, teinté de pardon, est la meilleure solution et celle qui a été adoptée par la plupart des descendants des esclaves africains déportés aux Amériques.

Ainsi donc, le risque que je prends ce soir serait désapprouvé par la plupart de mes compatriotes antillais, sans parler de ma propre famille, puisque le document familial, l’archive familiale la plus ancienne, la plus fondamentale, était l’acte de liberté d’un de nos ancêtres que mon père avait conservé avec d’autres papiers de famille.
Un jour qu’il faisait trier tous ses papiers par l’un de ses petits-enfants – il avait perdu la vue et il ne les voyait pas – il en avait gardé tout de même le souvenir de son enfance où cette pièce prouvait que notre ancêtre (Jean François ACHILLE arrière grand-père de Louis Thomas ACHILLE) avait été esclave. Il l’a fait déchirer.

L’intérêt que l’on peut porter maintenant à toutes ces questions s’est développé en métropole et depuis la guerre.
Dans notre enfance, on ne parlait jamais de ces choses-là. Je dirais qu’on avait suffisamment à faire pour rattraper des générations de retard et on ne voulait pas évoquer un passé débilitant, honteux, même si nous étions innocents. Mais nous avions bien d’autres choses à faire.

….

Louis Thomas ACHILLE

D’autres extraits seront publiés ultérieurement sur le site pour découvrir et analyser le contenu de cette conférence essentielle.

Comment affronter l’impensé ?

Les étapes du parcours de Louis T. ACHILLE sont parvenues à briser les maillons qui enfermaient dans le silence, cette autre captivité. Elles ont rendu envisageable une acceptation de ce passé indicible et la possibilité de le vivre enfin dans toutes ses dimensions :

– le départ de la Martinique à dix-sept ans pour faire ses études supérieures au Lycée Louis-le-Grand de Paris, dans la capitale du pays colonisateur, qui était à cette époque (fin des années 1920 – début des années 1930) le lieu d’un rassemblement libre et fertile des Noirs d’Afrique et des Amériques,

– la participation aux prémices de la Négritude avec ses cousines Jane et Paulette NARDAL dans ce Paris des années 1920-30, notamment par La Revue du Monde Noir,

– la période américaine d’enseignement du français à Washington D.C. et à Atlanta (1932-1943) où il a éprouvé dans sa chair une discrimination raciale violente et systémique,

– la diffusion de la musique sacrée Africaine-Américaine, née de l’esclavage, grâce à d’innombrables conférences, animations, articles… et la constitution du centre de documentation Negro Spirituals, Lyon2 ainsi que 12 années d’émissions radio hebdomadaires sur le réseau des radios chrétiennes RCF…

– la création et la direction, à Lyon (Rhône) dans un lycée français d’Etat pendant quarante-six ans, d’une chorale de Negro Spirituals – chants nés de l’esclavage – le Park Glee Club® , qu’il a emmené « pour boucler la boucle » en 1994 jusqu’à Nantes.
Ses choristes spécialisés dans les Negro Spirituals ont pu les interpréter dans le cadre de l’exposition « les Anneaux de la Mémoire », au cœur de l’un des plus importants ports négriers, tel un retour sur le lieu de départ du commerce triangulaire, et ceci, sans le savoir, quelques jours seulement avant la mort de leur fondateur-directeur le 11 mai 1994.

Par ces expériences successives de vie, Louis Thomas ACHILLE a construit son affranchissement de l’interdiction absolue frappant jusqu’à lui son passé d’esclave. Il a pu ainsi ouvrir un vaste espace pour le partager avec les dizaines de milliers de ses anciens élèves et choristes, spectateurs de ses concerts et auditeurs de ses émissions de radio, et, par ses descendants, jusqu’aux internautes d’aujourd’hui.
Il a ainsi contribué, à sa mesure, à l’œuvre de mémoire qui prend aujourd’hui de nouvelles dimensions car nous n’en avons pas fini avec ce crime contre l’humanité.

 

1Des publications d’autres extraits approfondiront ultérieurement le contenu de cette conférence particulièrement dense, essentielle, pour entrer plus avant dans l’approche du tabou de l’esclavage par Louis Thomas ACHILLE.

2Centre de documentation dont la ville de Lyon vient d’accepter la donation du fonds (exceptionnel en Europe) pour sa Bibliothèque municipale.