Epiphanie en Haute-Saône et Commémoration de l’abolition de l’esclavage à Nantes

Maison de la Négritude et des Droits de l'Homme - Champagney (Haute-Saône)
Maison de la Négritude et des Droits de l'Homme - Champagney (Haute-Saône)

Epiphanie à Champagney

Adoration des mages – anonyme – église Saint-Laurent – Champagney (Haute-Saône) – (c) J. L. ACHILLE – 2014

Au XVIIIème siècle le prédicateur qui prononça l’homélie de l’Epihanie à Champagney (Haute-Saône), lors de la messe dominicale célébrée au sud du massif vosgien, avait évoqué des mages venus adorer l’enfant Jésus dans la crèche comme le rapporte la tradition biblique et comme le représentait le tableau accroché au mur de son église paroissiale (reproduction ci-dessus).
Ce qu’il n’a pas imaginé, ce fut la réaction de l’officier de la garde du Roi, Jacques-Antoine Priqueler, né le 6 mars 1753 à Champagney (Haute-Saône) et mort en 15 février 1802 à Vesoul (Haute-Saône) qui était proche de la « Société des amis des Noirs » créée à Paris en 1788.

De la réaction d’un citoyen sensibilisé,
à la mobilisation de citoyens indignés

L’église Saint-Laurent – Champagney (Haute-Saône)photo : JLA – 2014

En effet, l’engagement militaire de ce fidèle l’avait amené à voyager outre-mer. Aussi ce paroissien, certes un peu particulier, avait-il subtilement remarqué que le tableau de l’Adoration des mages faisant partie du patrimoine paroissial, présentait un mage « noir », comme c’est souvent le cas.

Il n’avait jamais croisé des noirs dans le village de Franche-Comté dont il était originaire, mais ce qui ne lui avait pas échappé, c’est qu’il avait déjà vu des noirs, tenus en esclavage, dans les Colonies françaises.

L’officier ne supporta pas à l’Epiphanie que son pays puisse maltraiter des noirs tandis que l’un de leurs semblables était venu adorer l’enfant Jésus à la crèche. Alors, il en parla autour de lui.

Cahier de doléances

C’est ainsi que quelques années plus tard, sous la Révolution française le 19 mars 1789, quand les Cahiers de doléances furent proposés au Peuple français, les habitants de Champagney (Haute-Saône), se souvenant de la remarque du Noble, demandèrent que l’on inscrivit leur vœu dans l’article 29 du cahier de doléances, appelé par la suite le « Voeu de Champagney », qui demandait au Roi purement et simplement l’abolition de l’esclavage des Noirs, en ces termes :

« Les habitants et communauté de Champagney ne peuvent penser aux maux que souffrent les nègres dans les colonies, sans avoir le cœur pénétré de la plus vive douleur, en se représentant leurs semblables, unis encore à eux par le double lien de la religion, être traités plus durement que ne le sont les bêtes de somme. Ils ne peuvent se persuader qu’on puisse faire usage des productions des dites colonies si l’on faisait réflexion qu’elles ont été arrosées du sang de leurs semblables : ils craignent avec raison que les générations futures, plus éclairées et plus philosophes, n’accusent les Français de ce siècle d’avoir été anthropophages, ce qui contraste avec le nom de français et encore plus celui de chrétien. C’est pourquoi, leur religion leur dicte de supplier très humblement Sa Majesté de concerter les moyens pour, de ces esclaves, faire des sujets utiles au royaume et à la patrie. »

Une disparition prématurée du « Voeu de Champagney »

C’était sans prendre en compte le fait que l’administration française retint le cahier de doléances de Champagney, on ne sait pas exactement pourquoi, au bailliage de Vesoul ! Peut-être avait-elle été dépassée par l’envergure de ce vœu exprimé par une toute petite commune. Ce voeu fut donc classé et ne réapparut plus avant plusieurs siècles.

L’histoire rattrape la commune

C’est au XXème siècle, que Champagney put s’honorer d’avoir un habitant journaliste passionné d’histoire, René SIMONIN, qui, travaillant sur des archives en 1971, exhuma l’article 29 du Cahier de doléances de 1789, le fameux vœu demandant l’abolition de l’esclavage des Noirs demeuré lettre morte.

Devant l’intérêt suscité par l’archive revenue sur devant de la scène communale, Gérard Poivey, maire de Champagney, décida avec l’accord unanime de son conseil municipal, de créer dans la commune un lieu de mémoire dédié à l’esclavage. L’aventure ne faisait que commencer.
L’attachement de René SIMONIN à la cause anti-esclavagiste le poussa à collecter et à regrouper nombre de documents et d’objets qui commencèrent à constituer un fonds significatif.

Une nouvelle dynamique

Chapelle Notre-Dame du Haut (Le Corbusier) à Ronchamp (Haute-Saône) – 22 mars 2003photo : J.L.  ACHILLE

Ce qui avait d’abord intrigué un garde du corps de Louis XVI originaire de Champagney, avait ensuite mobilisé ses concitoyens révolutionnaires, et par la suite éveillé à la question de la traite des Noirs un journaliste champagnerot.

Sa redécouverte fit sensation dans le département et plus largement, probablement parce qu’il travaillait à Paris et grâce à la notoriété du voeu qui profita du fait que la commune de Champagney jouxte la chapelle « Notre-Dame du Haut » construite par un architecte suisse, dans la commune de Ronchamp. De nombreux visiteurs de l’oeuvre de Le Corbusier pouvaient alors faire aussi se tourner la lumière vers Champagney.

Dès 1971, René SIMONIN avait commencé à remplir une salle de classe de l’école publique avec tout ce qu’il collectait et ce que lui offraient ses partenaires proches et lointains.

Les conditions de visite de cette salle de classe devenue musée improvisé étaient rudimentaires pour une collection atypique située bien loin des cités négrières. Mais sa démarche et le patrimoine réuni prirent le nom de « Maison de la Négritude ». Celle-ci a obtenu, dès le début, le haut patronage du premier président du Sénégal : Léopold Sédar SEGHOR. Or, ce dernier avait été le condisciple de khâgne de Louis Thomas ACHILLE et demeura son ami jusqu’au décès de celui-ci en mai 1994.

Quand René SIMONIN, fondateur de la « Maison de la Négritude », mourut en 1980, l’initiative originale fut relayée par deux anciens professeurs : André et Marie-Thérèse OLIVIER. Ils devinrent à leur tour les conservateurs de la Maison de la Négritude, 30 années durant. C’est à ce titre qu’ils furent en lien avec des associations et avec l’ancien port négrier de Nantes en Loire-Atlantique, en particulier au moment des « Anneaux de la mémoire », événement qui célébra le 150ème anniversaire de l’abolition de l’esclavage.

Une rencontre nantaise pleine de promesses

dépôt de gerbe dans la Loire

Dépôt de gerbe dans la Loire en hommage aux esclaves péris en mer
Quai de la Fosse – Nantes (ancien grand port négrier) – avril 1994

(c) photo : Louis Thomas ACHILLE

C’est ainsi qu’à Nantes, dans la salle des gardes du Château des Ducs de Bretagne, le 30 avril 1994, Louis Thomas ACHILLE qui participait aussi à la commémoration de l’abolition de l’esclavage fit la connaissance du couple OLIVIER.

Au cours cet événement historique, le martiniquais descendant d’esclaves interpréta en solo un Negro spiritual, autre fruit de la transplantation des esclaves d’Afrique en Amérique. Le soliste n’était pas venu seul à Nantes. Sa chorale, le Park Glee Club, dont le répertoire était composé quasi exclusivement de Negro spirituals avait donné le samedi soir un concert mémorable en l’église Notre-Dame du Bon Port puis le lendemain animé la messe dominicale à la cathédrale Saint Pierre et Saint Paul.
Le terrain sur lequel Louis T. ACHILLE et le couple OLIVIER s’était retrouvés leur avait permis d’esquisser une collaboration ultérieure, à la Maison de la Négritude. Mais la vie en décida autrement puisque qu’une dizaine de jours plus tard, la voix de Louis Thomas ACHILLE s’éteint définitivement à Lyon le 11 mai 1994.
Ce n’est que de nombreux mois après que des descendants de L. T. ACHILLE purent honorer la promesse faite par leur aïeul à Nantes de se rendre à la Maison qui porte haut l’éducation à la lutte anti-esclavagiste et promeut les Droits de l’Homme.

Lors de leur visite, le couple OLIVIER leur fit découvrir le premier site de la Maison de la Négritude, la salle de classe désaffectée. Ils leur présentèrent ensuite le projet porté par la commune d’acquérir des bâtiments professionnels d’un marchand de vin, situés en face de l’école, afin d’y aménager un lieu susceptible d’accueillir correctement les visiteurs anonymes et illustres dans le cadre de leur démarche de médiation culturelle de qualité.

L’Est français et les abolitions de l’esclavage

Depuis, le site de Champagney a été intégré comme étape de la « Route des abolitions » qui traverse le quart nord-est de la France, entretenant de manière dynamique la mémoire de : l’Abbé Grégoire, Victor SCHOELCHER, Toussaint LOUVERTUREsœur Anne-Marie JAVOUHEY, Léger-Félicité SONTHONAX, etc.

Ressources

  • Maison de la Négritude et des Droits de l’Homme à Champagney (Haut-Saône)
    Elle peut être visitée avec un ticket couplé avec d’autres sites culturels voisins : la chapelle « Notre-Dame du Haut », un musée minier

    Maison de la Négritude et des Droits de l’Homme – Champagney (Haute-Saône) – photo : J.L. ACHILLE – 2014
  •  Lire l’article de Marie-Thérèse OLIVIER tiré de Dignité n° 39 – sept. 1994,  journal de la Maison de la Négritude et des Droits de l’Homme évoquant la rencontre nantaise avec L. T. ACHILLE

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