Dr. Martin Luther KING Jr. – Louis Thomas ACHILLE

MLK à Lyon 29 mars 1966
De gauche à droite : Andrew YOUNG, accompagnateur, Dr Martin liuther KING, Prix Nobel de la Paix, Georges BERT, Cercle pour la Liberté de la Culture Archives du Park Glee Club, chorale de Louis T. ACHILLE qui chanta pour accueillir le pasteur KING à la Bourse du Travail, en l'absence de son directeur-fondateur retenu comme membre du jury du 1er Festival mondial des Arts Nègres à Dakar à l'invitation de son ami Léopold Sédar SENGHOR, président du Sénégal

Les deux hommes ne se sont jamais rencontrés. Il s’en fallut de peu. Mais tous deux ont vécu le drame du racisme et de la ségrégation aux Etats-Unis au XXème siècle.

LTA - Washington D.C. - 1930-40 - "Scurlock studio"
Louis Thomas ACHILLE « The Scurlock studio » Washington D.C.

Louis T. ACHILLE, métis français de Martinique, est descendant d’esclaves ayant racheté leur liberté, trois générations avant lui, dans la Colonie de la Martinique. Après des études supérieures en khâgne à Paris pendant lesquelles il se liera d’amitié avec Léopold Sedar SENGHOR, il enseigna de 1931 à 1942 la langue et la littérature françaises à « Howard University », l’université souvent qualifiée de « Harvard » Noire, située dans la capitale fédérale américaine, Washington D.C., parce que la couleur de sa peau lui avait interdit d’exercer dans une université « blanche », aux USA et en Grande-Bretagne.

Le pasteur baptiste Noir américain Martin Luther KING Jr. a mené, dans son pays, à travers le monde, et au péril de sa vie, le combat non-violent pour l’égalité raciale, dès les années 1950.

Les destins de ces deux hommes, à quelques décennies d’intervalle, prouvent que l’égalité raciale, l’égalité tout court, ne se gagnent pas en quelques saisons, ni sans de profondes convictions.

Le cinquantenaire de l’assassinat du Dr. Martin Luther KING Jr., le 4 avril 1968, fournit l’occasion de rapprocher ces deux parcours mus par une même soif d’égalité, l’un dans une certaine discrétion, l’autre à la face du monde.

Une expérience personnelle de la ségrégation raciale

Même à l’église

Dès 1931, Louis Thomas ACHILLE, catholique pratiquant et Compagnon de Saint-François, se voit refuser la communion, même le jour où Paul CLAUDEL, écrivain, ambassadeur de France et français comme lui, reçoit le même sacrement, juste devant lui à la messe de l’église « blanche » Saint-Paul de Washington. Refusant ce qu’il considéra comme un scandale, Louis T. ACHILLE se décidera à le dénoncer auprès du nonce apostolique en poste à Washington, invoquant le simple bon sens, au-delà de l’égalité politique, face à l’Eglise catholique. Cette dernière violait l’esprit de ses propres textes sacrés en pratiquant « naturellement » la ségrégation raciale qui était de mise outre-Atlantique. Sur le conseil de son ami lyonnais Joseph FOLLIET, Louis Thomas fera remonter l’affaire jusqu’à la Secrétairerie d’État du Saint-Siège au Vatican.

Pressenti comme témoin dans un mariage interracial à Washington en 1936, Louis T. ACHILLE, reçoit des menaces de lynchage de la part de membres d’une organisation catholique, proches parents de la mariée. Son courage l’emporte et il se rend tout de même à la cérémonie, déplacée tôt le matin, dans une église de banlieue, afin que le mariage puisse être célébré paisiblement.

Au concert de Marian ANDERSON

Pâques 1939 : l’antillais français Louis Thomas ACHILLE participera à un grand moment de l’histoire interraciale aux USA en assistant au célèbre récital de Marian ANDERSON, organisé par Howard University à Washington D.C.. La grande interprète Noir-Américaine s’était vu refuser la salle de concert du Constitution Hall située à proximité de la Maison Blanche, pour des raisons raciales. Harold ICKES, ministre de l’Intérieur du président F. D. Roosevelt devra intervenir pour offrir finalement l’un des parcs publics de la capitale fédérale qui s’étend du Lincoln Memorial jusqu’au Capitole. Sous un ciel assombri qui s’éclaira subitement, le ministre s’écriera alors : « Here, under my God’s Heaven, We Are All Free ! » (« Ici, sous le ciel de mon Dieu, nous sommes tous libres ! ») sous un tonnerre d’applaudissements. L’artiste entonna alors « My Country’tis of Thee, O Cloud of Liberty, of Thee, I Sing », en signe de pardon pour l’offense, puis des spirituals. A l’issue de ce mémorable concert, L. T. ACHILLE ira saluer Marian ANDERSON, en compagnie du Dr. Mordecai W. Johnson, président de Howard University (photo ci-dessus).

Jusqu’à la Maison Blanche

adjésion à la NAACP par LTA - 1940

Très engagé au sein d’organisations étudiantes, universitaires, confessionnelles et militantes, dont la célèbre National Association for the Advancement of Colored People – NAACP (Association nationale pour la promotion des gens de couleur), Louis T. ACHILLE donnera des conférences, pratiquera et fera pratiquer le Negro spiritual.

Ainsi, en 1940, il se produira à la Maison Blanche, à la direction d’un chœur à l’occasion de la fête de Noël, en présence de Mme Eleanor ROOSEVELT, figure du féminisme et épouse du 32ème Président américain.

Quand le doute est levé

Les engagements militants de Louis Thomas ACHILLE ont fait qu’il fut suspecté aux Etats-Unis d’être une personne subversive. Il fera l’objet d’une enquête du Subversive Personal Comittee, Conseil de contrôle des activités subversives ( SACB ) de la Federal Security Agency – FSA « Agence Fédérale de la Sécurité », qui le 31 août 1942 écrira qu’il « n’exerce aucune activité subversive et (qu’il) est loyal vis à vis de notre Gouvernement (américain) » (cf. document ci-dessous).

Le 31 août 1942, la FSA reconnaît Louis Thomas Eugène ACHILLE « non subversif et loyal vis-à-vis du gouvernement Américain»

Avec Ralph BUNCHE

Ralph Bunche au Quartier-Latin de Paris - 1931 ou 1932 (photo Louis Thomas ACHILLE)

Ralph Bunche et Alain Locke, collègues de Howard University et amis de Louis Thomas ACHILLE,
à la terrasse d’un café du Quartier Latin, place de la Sorbonne à Paris V° – 
1931 ou 1932
Photo : (c) Louis Thomas ACHILLE – 1931

Durant son séjour américain, le martiniquais travaillera et se liera d’amitié avec son collègue de Howard University,  Ralph BUNCHE, diplomate qui participa ensuite à la rédaction de la Charte de l’ONU et qui fut le premier « Noir » honoré du prix Nobel de la Paix en 1950, avant Martin Luther KING Jr., pour sa médiation dans le premier conflit israélo-palestinien. R. BUNCHE a également participé avec Eleanor ROOSEVELT à la rédaction de la Déclaration universelle des droits de l’Homme.

L.T. ACHILLE au service de son pays en guerre

Vivant aux U.S.A. en 1942, comme son pays d’origine était en guerre, Louis T. ACHILLE se met à la disposition des représentants pour l’Amérique de la France Libre. Il sera envoyé pour servir en Afrique du Nord comme officier de liaison, interprète d’état-major, après avoir suivi trois mois d’entraînement militaire à Fort Benning, l’école d’infanterie de l’armée américaine. Là encore, on refusera à l’officier français noir, l’accès au mess des officiers américains, alors que ses compatriotes blancs peuvent s’y rendre librement.

LTA s'engage volontaire
Acte provisoire d’engagement L.T. ACHILLE lors de la Deuxième Guerre Mondiale

Meurtri au plus profond de lui-même, mais non brisé, il continuera sa vie durant à militer pour les Droits civiques et contre le racisme, principalement par la culture et la pratique populaire des Negro spirituals.

En Amérique, puis en Afrique du Nord et enfin en Europe :
Chanter les Negro spirituals

A partir de 1947 à Lyon, où L. T. ACHILLE effectuera sa carrière française de professeur d’anglais, principalement au lycée du Parc en classes préparatoires, il créera dès 1948 le Park Glee Club, chorale d’anglais interprétant presque exclusivement des Negro spirituals.

le PGC et son chef - 05/1952

Grâce à cette pratique vocale collective, il fera découvrir et aimer cette musique populaire venue d’Outre-Atlantique, dans la région Rhône-Alpes et bien au-delà. La chorale s’éteindra sous cette forme avec lui, en 1994, après avoir profondément marqué trois générations de choristes dont certains ont prolongé l’initiative. Louis T. ACHILLE avait également créé un Atelier de Negro spirituals, à la Maison des Associations Culturelles de Lyon (MACLY), ouvert à un public non-étudiant.

 

En solidarité avec le boycottage de Montgomerry

Riche de son amère expérience américaine de la ségrégation raciale, Louis T. ACHILLE composera un spiritual lyonnais, en 1956 : « I Will Walk On My Own Legs, Till Kingdom Come » (« J’irai à pied sur mes deux jambes, jusqu’à l’avènement du Royaume »), en solidarité avec Rosa PARKS, l’initiatrice du mouvement de boycottage des transports en commun de Montgomery (Alabama) qui marqua les débuts de l’action politique de Martin Luther KING Jr.

En 1956 également, Louis T. ACHILLE participera activement à l’événement mondial que représenta le 1er Congrès des écrivains et artistes noirs à La Sorbonne de Paris. Le 21 septembre, il y interviendra dans un discours sur : « Les Negro-spirituals et l’expansion de la culture noire » et y chantera, après l’avoir traduit, l’unique spiritual lyonnais de sa composition « I Will Walk On My Own Legs, Till Kingdom Come », qu’il qualifie d’« hommage à la ténacité, à la dignité humaine, à la discipline chrétienne de cette population offensée et frustrée ».

L’accueil à Lyon de Martin Luther KING

le PGC avec MLK à la Bourse du Travail de Lyon 29/03/1966

Le 29 mars 1966, le pasteur Martin Luther KING, pour l’une de ses deux visites en France se rendra à Lyon, après son passage à Paris le 26. A la Bourse du Travail de Lyon, il prononcera un discours à sur le travail, l’égalité et la justice, à l’invitation d’associations antiracistes et de lutte pour les Droits de l’Homme et de syndicats. Tout naturellement, le Park Glee Club, chorale fondée par L. T. ACHILLE, accueillera le pasteur. Mais, coïncidence symbolique s’il en est, son chef Louis T. ACHILLE est au même moment à Dakar au Premier Festival Mondial des Arts Nègres, comme membre du jury, invité de son ancien condisciple et ami Léopold Sedar SENGHOR, président de la République du Sénégal.

Retrouver la visite du Dr. Martin Luther KING Jr. à Lyon (France) dans un livre :

MLK à LYON - livre
édité par Mémoire Active le 4 avril 2009

sommaire

Partage d’un même rêve

Si les deux hommes se sont manqués ce jour-là, l’esprit de leur foi commune est passé entre eux par la force du Negro spiritual. Sans son directeur-fondateur, le Park Glee Club sera sur scène au plus près du Dr. KING et chantera avec lui le célèbre « We Shall Overcome », chant de lutte que Joan Baez interpréta lors de la Marche sur Washington du 28 août 1963, jour du discours historique du Dr. KING « I Have A Dream ».

L’hommage lyonnais à Martin Luther KING

Deux ans plus tard, quand le Dr. KING sera lâchement assassiné à Memphis (Tennessee), le 4 avril 1968,
les lyonnais qui l’avaient accueilli et écouté en nombre le 26 mars 1966, lui rendront un double hommage :

Le Veilleur de pierre - Lyon
lieu de mémoire de la Résistance à Lyon

 

  • Le premier au » Veilleur de Pierre », le 6 avril 1968 place Bellecour dans le 2ème arrondissement de Lyon, avec les autorités civiles, religieuses et militaires. Bruce Mc MARION WRIGHT avocat à New-York et poète africain-américain, ami du président SENGHOR et militant pour les Droits civiques, présent à Lyon pour travailler à la traduction de ses poèmes avec Louis T. ACHILLE, honorera cet hommage en prononçant un discours évoquant notre propre histoire : « Ici même l’imposant précédent de la Révolution Française nous parle du fond de l’Histoire. Ce n’est qu’après s’être soumise à ce sanglant examen de conscience que la France a surgi, comme l’astre radieux de l’Humanisme républicain, proposant encore au monde d’aujourd’hui son triple idéal de LIBERTE, d’EGALITE, et de FRATERNITE. Si, après cette longue saison de mécontentement, l’Amérique sait briller aux yeux du monde de cet éclat nouveau, alors le pasteur KING y trouvera le monument vivant le plus digne de sa mémoire ».

 

  • Affluence pour le second hommage posthume au deuxième Prix Nobel « Noir ». Le 11 décembre 1968, à l’appel des chrétiens lyonnais, c’est sur les lieux-mêmes, à la Bourse du Travail, où celui-ci avait appelé à lutter pour davantage de justice et d’égalité, mais par l’action non-violente, que la veillée co-animée par Louis T. ACHILLE résonnera de textes de Martin Luther KING Jr. et des Negro spirituals entonnés par le Park Glee Club puis repris par la foule.

Les choristes lyonnais sur les traces du martyr

Le Park Glee Club dans image extraite d’une vidéo de Georges FERRAND

En 1988, le Park Glee Club qu’avait fondé Louis T. ACHILLE en 1948, avait décidé de marquer la célébration de son 40ème anniversaire par un hommage solennel au pasteur KING avec lequel il avait eu l’insigne honneur de chanter à Lyon. C’est dans les lieux où vécut l’apôtre de la non-violence que ces choristes « Blancs », de milieux aisés, guidés par leur directeur-fondateur, ont pu interpréter devant des Noirs-Américains médusés des Negro spirituals : particulièrement à Atlanta en l’Ebenezer Baptist Church où le pasteur prononça ses célèbres sermons puis devant le tombeau du grand témoin inspiré par le Mahatma GANDHI.

Une voix portée par les ondes

Louis T. ACHILLE ne s’est pas contenté de transmettre un patrimoine culturel désormais universel à ses seuls choristes. Il a également fait connaître les Negro spirituals et les Gospel songs sur les ondes par Radio-Fourvière, devenue depuis « RCF », le réseau de radios chrétiennes de langue française. S’il en fut le premier président, il y anima surtout une émission hebdomadaire sur la musique sacrée afro-américaine pendant 12 années, jusqu’à la veille de sa mort.

Une documentation rare

Toute sa vie durant, Louis T. ACHILLE a rassemblé partitions et recueils, disques, livres, documents, films, pour créer « Negro Spirituals Lyon », Centre de documentation sur la musique sacrée afro-américaine unique en Europe, dont le fonds devrait être versé à la Bibliothèque Municipale de Lyon, afin de le rendre accessible au plus grand nombre. Cette dernière a proposé l’exposition : « MARTIN LUTHER KING – LE RÊVE BRISÉ ? ».

le fondateur de Negro spirituals, Lyon
Le fondateur du Centre documentation sur la musique sacrée afro-américaine « Negro spirituals, Lyon »
photo : (c) Jean-Louis ACHILLE – 1994

Boucler la boucle

Fin-avril début-mai 1994, quelques jours avant de s’éteindre, comme pour boucler de façon significative un parcours d’engagement et de libération, Louis T. ACHILLE dirigera une dernière fois le Park Glee Club au cœur de l’exposition « Les Anneaux de la Mémoire » organisée à Nantes, à l’occasion des 150 ans de la première abolition de l’esclavage, acte inaugural de la reconnaissance par la ville bretonne de son passé négrier.

Louis T. ACHILLE et ses choristes et des américains devant la statue de Martin Luther KING à Atlanta USA 1988

Ainsi, à une génération d’intervalle, le Dr. Martin Luther KING Jr. et Louis T. ACHILLE ont-ils souffert et milité, l’un dans son environnement, l’autre avec une immense notoriété, mais tous deux avec une foi constante qui animait leurs recherches d’égalité, de justice et de paix entre tous les Hommes.

Louis Thomas ACHILLE, devant le tombeau de Martin Luther KING Jr. à Atlanta G.A., en voyage avec CLEO (Bruno CHENU) – Avril 1979

Les enfants de Louis Thomas ACHILLE
Lyon – 4 avril 2018

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